LE DÉSIR FAIT SA RENTRÉE... OU PAS !
On n'abandonne pas son chien dans les bois, c'est mal. En revanche, on peut parfaitement faire l'amour dans les bois (enfin…c’est interdit, mais…). Pendant les vacances, en tout cas, ça semble beaucoup plus réalisable (à condition de sortir un tout petit peu des sentiers touristiques tout de même). Pourquoi ? Parce que les vacances ont cette étrange capacité à nous faire oublier, quelques jours ou quelques semaines, que nous sommes des adultes responsables, organisés, raisonnables, avec des horaires, des factures, des enfants à conduire à l'école et un lave-vaisselle qui nous prend de biais. En vacances, on a (à priori) la liberté de dormir quand on veut, de manger ce qu’on veut et quand on veut, on prend le temps d’une douche à deux, on boit un verre à 23 heures aux lueurs de la lune et des étoiles, on fait l'amour dehors (encore une fois attention aux dunes pour ne pas repartir avec une irritation de 15 jours), bref, on respire à fond, on ouvre la poitrine, et tout pénètre mieux… (façon de parler). Autrement dit, on retrouve parfois une version de nous-mêmes qui avait mystérieusement disparu quelque part entre le dernier « tu as sorti les poubelles ? » et le réveil à 6h30 quand on a de la chance.
Et puis il y a le retour. Le vrai. Celui où on aurait bien aimé abandonner les gosses sur une aire d'autoroute dès qu’ils demandent « c’est quand qu’on arrive », se battent ou vomissent, alors qu’on a déjà envie de pleurer rien qu’à anticiper les tâches du retour, et alors qu’on vient à peine de passer le premier péage d’autoroute, caravane au cul, où Waze prévoit à minima 2h30 de bouchons avant de pouvoir passer la troisième… Mais non, on ne peut pas les laisser sur l'aire d'autoroute, alors on les ramène à la maison, avec un taux de stress qui augmente proportionnellement à chaque kilomètre qui sépare du camping. Et pendant qu'on vide la voiture, qu'on lance la première machine de linge, puis la deuxième, qu'on lave les serviettes qui sentent encore la crème solaire, qu'on remet la maison en ordre, qu'on prépare les cartables de livres et de crayons colorés (et merde, il manque un classeur pour les cours de SVT, elle nous fait déjà chier cette prof…), qu'on remet en place les emplois du temps et toute la petite mécanique familiale, il y a une chose qu'on peut facilement laisser sur le bord de la route : nous-mêmes.
Parce que septembre, c'est un peu une bulle. Une période où, souvent, la priorité est donnée aux enfants, à la remise en route, à tout ce qui doit être fait pour que la machine familiale redémarre correctement, et reprendre les bonnes habitudes d’un système fluide, fonctionnel et bien huilé (et je ne parle pas de monoï) autant que possible. Et c'est normal. Alors on se dit qu'on s'occupera du reste plus tard. Plus tard, on prendra du temps pour soi. Plus tard, on fera un truc à deux. Plus tard, on remettra un peu de tendresse dans le quotidien. Plus tard, on s'occupera du désir. Et le problème, c'est que « plus tard » est une drôle de date, parce qu'elle n'arrive jamais vraiment. Une fois que la machine est lancée, il devient très difficile de l'arrêter pour dire : « Bon, ça y est, ce qui devait être fait est fait, maintenant on reprend une vie normale avec des câlins, de l'attention pour l'autre, et un peu d'attention pour soi. » Non. La machine continue. Il y aura toujours quelque chose à faire et des excuses ou en tout cas de bonnes raisons, pour remettre à plus tard.
Et c'est là qu’on reçoit une carte postale de notre désir, qui joue les prolongations de vacances, le cul dans le sable, pendant qu'on s'affaire à la maison. Pas forcément uniquement notre désir sexuel, d'ailleurs. Le désir de rire ensemble, de se toucher, de prendre du temps, de sortir, de parler d'autre chose que des enfants ou des problèmes, de se sentir vivant, de prendre soin de soi, de regarder l'autre autrement que comme celui ou celle qui doit penser à la sortie scolaire de jeudi. Le désir a besoin d'un peu d'espace pour exister. Il n'aime pas particulièrement être convoqué entre deux lessives et trois rendez-vous. Et psychologiquement, c'est assez logique : quand notre cerveau est mobilisé en permanence par l'anticipation, l'organisation et la gestion, il devient plus difficile d'être disponible à ses sensations (corporelles/sensorielles et mentales/émotionnelles) et aux émotions de l'autre. On peut aimer profondément son partenaire et pourtant ne plus avoir beaucoup de place intérieure pour le rencontrer vraiment.
Le piège, c'est alors de remettre les compteurs à zéro chaque année. On survit à septembre, puis octobre arrive, puis novembre, puis Noël, puis janvier… On tient, on gère, on avance, et à un moment on se rend compte qu'on s'est encore oubliés. Alors on décide qu'il faut « faire quelque chose ». Parfois, c'est une thérapie de couple, parfois une thérapie individuelle, parfois une grande discussion, parfois un week-end en amoureux censé sauver huit mois de quotidien en quarante-huit heures. Et bien sûr, ces choses peuvent être utiles. Mais si on doit faire chaque année une thérapie de reset pour retrouver le chemin de l'autre, c'est quand même énergivore voire épuisant. La vie est un cycle, oui, mais elle n'a pas besoin de nous obliger à remettre les compteurs à zéro à chaque rentrée.
Entretenir le désir, finalement, c'est peut-être beaucoup moins spectaculaire que ça. C'est un travail quotidien, ou presque, mais pas un travail au sens « encore une chose à faire sur ma liste ». Plutôt comme un jardin. On ne plante pas quelque chose en juin, on l'oublie tout l'été, puis on revient en septembre en espérant récolter de beaux fruits. On arrose, on regarde, on enlève les mauvaises herbes, on laisse pousser, on fait attention. Et septembre, justement, c'est la période des vendanges. C'est le moment où l'on récolte ce qui a été cultivé avant. Le bon vin demande du temps, de la patience, de l'attention. Le désir aussi. Et parfois, ce qu'on récolte en septembre dépend beaucoup plus de ce qu'on a nourri pendant les mois précédents que de ce qu'on décide de faire aujourd'hui.
Alors peut-être que cette rentrée n'a pas besoin d'être une nouvelle course. On peut évidemment remettre les enfants au centre quand ils en ont besoin, reprendre le travail, organiser la maison et faire tout ce que septembre nous demande de faire. Mais sans forcément nous mettre complètement de côté. Ralentir dès que c'est possible, garder un moment pour soi, regarder son partenaire, prendre un café ensemble, se toucher, rire, sortir, faire quelque chose qui ne sert à rien… justement parce que ça ne sert à rien. Il ne s'agit pas de trouver une heure magique dans l'agenda pour « entretenir son couple » (quoi que les rendez-vous avec soi et/ou avec l’autre fonctionnent très bien aussi), ni de se mettre la pression pour avoir envie. Il s'agit plutôt de ne pas laisser la vie prendre toute la place. Parce que le désir n'a pas forcément besoin de vacances. Il a surtout besoin de ne pas être abandonné.
Alors oui, les vacances sont terminées. Les valises sont défaites, les lessives sont lancées, les cartables sont prêts, les enfants ont repris le chemin de l'école et nous avons retrouvé nos vies bien remplies. Notre désir, lui, est peut-être encore quelque part sur la plage. Mais plutôt que d'attendre qu'il rentre tout seul l'été prochain (parce que ce con aura pris tout son temps pour battre la campagne), on peut peut-être lui garder une petite place à table. Il a passé de bonnes vacances. À nous maintenant de lui donner envie de rester.
Et si vraiment, tu ne sais plus par quel bout prendre cette histoire, parce qu'en plus ton désir a oublié ton adresse, alors n'hésite pas à venir en parler. Il n'est pas nécessaire d'attendre que le couple soit au bord de la rupture, que la sexualité soit complètement à l'arrêt ou que chacun ait déjà essayé toutes les solutions trouvées sur Internet. Parfois, être accompagné permet simplement de comprendre ce qui se joue, de remettre un peu de mouvement là où tout semblait figé, et de retrouver le chemin du désir.