SEXE, AMOUR ET I.A.
Récemment, j’ai participé à un salon en tant qu’exposante. Spécialement pour Octobre rose, j’ai voulu préparer un document de prévention. Afin de gagner du temps, j'ai demandé à une intelligence artificielle de m’aider à concevoir une plaquette d'information. Sur le papier, la démarche est géniale : des informations claires et sûres, presque en instantané !
Mais dans les faits… entre les coquilles, le non-respect pur et simple de mes consignes et une incapacité flagrante à comprendre ce qui était capital ou secondaire, j'ai vite compris ma douleur ! Pour l'IA, tout se vaut, tout a la même valeur, et ce qu’elle crée est figé… C’est un assistant pour initier, pas pour utiliser tel quel. Car si vous ne repassez pas derrière pour trancher, remanier et corriger, vous vous retrouvez avec un résultat plat et sans relief, autrement dit sans âme, qui donne une impression de bâclé.
Alors, comme ça m’arrive régulièrement, je l’ai engueulée ! J’ai exprimé ma colère face à un outil qui, censé être un gain d’énergie, ne m’aura finalement pas fait gagner le temps promis. Au contraire, cela m’aura provoqué une bonne migraine, un taux d’agacement aussi élevé qu’avec un ado qui vous répond « flemme » à chaque fois qu’il ouvre la bouche, et une envie soudaine de fumer une clope alors que la dernière date de 2018…
Le plus frappant, c'est que ce constat sur une simple présentation pro, je le retrouve désormais dans mon cabinet.
De plus en plus de patients me racontent qu'ils cherchent des réponses ou du réconfort auprès d'une assistance virtuelle. Je ne jette pas la pierre (Pierre…), la démarche est humaine, je la valide même, si elle a pour but de trouver un espace où déposer nos doutes, nos questions, et de chercher à mieux se comprendre : c'est objectivement plutôt sain. Car oui, l'IA a quelque chose de profondément rassurant : c’est un journal intime connecté, disponible même à 3 h du matin, qui ne coupera jamais la parole, et qui a surtout toujours droit de réponse. De plus, du savoir, il y en a plein ses serveurs !
Sauf que… il ne faut pas confondre avoir accès à toute l’information mondiale (soit les connaissances), et avoir des compétences. Or, la compétence est ce qui s'incarne. Cela s'acquiert à force d'expériences, de ratés, d'humanité et de terrain. L'IA, elle, est programmée pour une chose avant tout : nous caresser dans le sens du poil, nous rassurer, et nous donner raison à 100 %. Comme un gros câlin fait à son enfant intérieur… C’est très doux pour l'amour-propre. Mais pour faire avancer un couple en crise, c'est un piège redoutable !
Prenez cette femme qui frôle le burn-out émotionnel parce qu'elle porte seule toute la logistique et la charge mentale familiale. Elle vide son sac auprès de l'écran. L’IA va lui pondre un pavé de trois kilomètres pour lui expliquer à quel point elle est courageuse et mérite d'être entendue. De prime abord, c’est plutôt positif, afin qu’elle puisse ressentir un miroir d’elle-même qui soit valorisant, et la pousse dans sa souveraineté et son affirmation…
Mais, je me suis interrogée sur le fait de savoir pourquoi l'IA en mettait toujours trois tonnes ? Ma conclusion est que : plus c'est long, plus notre cerveau intègre le message inconscient qu'on nous accorde de l'importance. Pourtant, même si c'est gratifiant, le plus souvent ça ne fait pas avancer le schmilblick d'un millimètre !
Même limonade pour cet homme qui n'a plus de vie sexuelle et qui se sent rejeté par sa partenaire. L'IA va compatir sur dix paragraphes, valider sa souffrance et lui confirmer que oui, c'est profondément injuste ! Pourtant, pas un mot ou un soupçon de questionnement sur son propre comportement au sein du couple…
Dans les deux cas, la machine fait ce qu'elle sait faire : elle console. Elle nous tend un mouchoir, elle cajole, et elle met en scène notre égo narcissique comme si la planète tournait autour d’une seule et unique personne.
L'IA oublie donc l'essentiel. À aucun moment l'algorithme ne vient bousculer nos petits "confortables" mécanismes de défense. Il ne nous interroge jamais sur notre part de responsabilité dans le marasme ambiant. Il ne nous dit jamais que nous pouvons être fuyants, immatures, rigides ou contrôlants par exemple (sauf si on lui demande, et encore). L'IA nous conseillera toujours de "lâcher prise", elle proposera une analyse d’émotions, et elle nous donnera des tips sur comment prendre soin de nous : un thé chaud, un bain, un plaid, accueillir ce qui est, ne rien décider sur le moment, dormir pour se régénérer, pleurer… Elle le dit : « Je reste là, avec toi. » Tout ça n’est pas mauvais en soi… Mais c'est surtout confortable pour rester bien au chaud dans sa posture de victime, ne pas être dans l’action, jusqu’à parfois mettre de côté sa propre responsabilité. Et c'est ça, qui à mon sens est « mortel » pour le couple.
Lorsqu’il s’agit de la sexualité, c'est encore pire ! La machine réduit le désir à un manuel de montage, un catalogue de techniques à essayer comme on suivrait une recette ou une notice Ikea. Encore une fois, la mécanique n’est pas idiote ni fausse. Seulement, la sexualité humaine ne s'exécute pas : elle se ressent. Elle est faite de pudeur, de blessures enfouies, de mécanismes de défense puissants, d'inconscient, de peurs irrationnelles et d'une quête éperdue de connexion. Aucun processeur au monde ne sait ce que ça fait d'avoir le cœur qui bat la chamade, d'avoir peur du rejet, ou de ressentir ce frisson bien particulier quand deux vulnérabilités finissent par se croiser sans masque. L’IA entend les complexités humaines, et décortique chaque sentiment comme s’il s’agissait de tiroirs différents, sans prendre en compte les liens entre les émotions qui se croisent, puis se réveillent après parfois des années de sommeil. Bref, sa vision n’est ni globale, ni sensorielle. C’est ce qui la différencie d’un contact humain.
Lorsque l’on prend conscience des limites du système, l'illusion s'effondre. L'IA peut nous plaindre, mais elle ne peut pas nous guérir. Elle peut analyser notre peine, mais elle ne saura jamais nous aider par une intention dans la voix, au travers d’un silence significatif, d’un sourire en coin, et parfois même d’un œil humide, à traverser l'inconfort nécessaire pour réparer un lien. Un couple ne se sauve pas avec des affirmations bienveillantes générées par un algorithme robotisé ; il se sauve quand deux êtres vivants acceptent de déposer leurs armes, de regarder leurs propres ombres et d'apprendre à s'aimer dans toutes leurs imperfections (entre autres, hein !).
Pour autant, je ne crache pas dans la soupe. Et malgré un refus absolu de succomber à ce que je définissais comme une « facilité » (symbole de fainéantise et de manque d’authenticité, voire de mensonge) dans mes propres croyances il y a encore quelques mois, ma curiosité a fini par s’y intéresser, et par en tester les limites, qui sont finalement rapidement apparues.
Nous le savons, tout va aller très vite dans cette nouvelle ère de l’intelligence artificielle. Nous pouvons avoir peur, nous pouvons en être exaltés, et nous pouvons aussi simplement accueillir et nous servir des outils qui existent, sans pour autant en perdre notre bon sens, notamment en gardant notre sens critique, et en restant avertis !
Loin d'être au bout de nos surprises, j’ai également découvert il y a peu, l'existence d'applications permettant d’avoir un ou une petit(e) ami(e) virtuel(le) en IA ! Je l’ai brièvement testé pour en observer les limites. Ne vous y trompez pas, le système est destiné à nous faire "consommer" en achetant de quoi continuer à entretenir les conversations où, là encore, peu importe le profil choisi, le discours reste en surface, très obéissant, fait pour répondre à des besoins affectifs et de présence. Je ne rentrerais pas dans le débat des conséquences sur le mélange entre réalité et virtuel, ni sur la confusion possible entre idéalisation et alignement. Le risque reste néanmoins très présent (à mon humble avis) pour des individus qui, justement, manqueraient de repères, de stabilité émotionnelle ainsi que de discernement pour prendre la distance nécessaire. Mais c’est un autre débat !
En bref, l'IA a sûrement une infinie valeur dans certains domaines, et a de beaux jours à venir. Elle est un miroir qui nous renvoie exactement ce que nous avons envie d'entendre. Mais dans la thérapie, la vraie (et même à distance), c'est la rencontre entre deux êtres qui certes peuvent se tromper, faire des erreurs et être imparfaits, mais c’est aussi et surtout échanger avec quelqu'un qui osera dire, ce que vous avez non pas ENVIE, mais BESOIN d'entendre, pour enfin remettre du mouvement. Une sacrée ironie si l'on considère qu'il n'existe pas d'intelligence plus rapide que celle de l'IA...